Pourquoi passons-nous autant de temps à soigner l’image que nous donnons en ligne ? Cette série explore les grandes théories que les chercheurs mobilisent pour expliquer nos comportements sur les réseaux sociaux. Nous commençons par la plus ancienne et sans doute la plus influente : la présentation de soi.
La théorie
La présentation de soi désigne l’ensemble des processus par lesquels un individu cherche à contrôler l’impression qu’il produit sur autrui. Nous devons cette perspective à Erving Goffman, dont The Presentation of Self in Everyday Life (1959) constitue le texte fondateur. Sa proposition est d’une simplicité redoutable : la vie sociale fonctionne comme une scène de théâtre. Chacun y tient un rôle et ajuste sa conduite en fonction du public présent.
De cette métaphore dramaturgique découlent quelques concepts durables. La gestion des impressions (impression management) nomme le travail par lequel nous orientons la perception que les autres ont de nous. La distinction entre la scène (front stage), où nous nous donnons à voir, et les coulisses (back stage), où nous relâchons cette tenue, structure notre expérience sociale ordinaire. Enfin, la notion d’audience rappelle qu’il n’y a pas de performance sans public : nous ne nous présentons jamais dans l’absolu, mais toujours pour quelqu’un. Goffman prolonge cette analyse dans Interaction Ritual (1967), où il montre que chaque interaction engage la « face » des participants, c’est-à-dire la valeur sociale positive qu’ils revendiquent.
Un point mérite d’être souligné, car il évite un contresens fréquent. Pour Goffman, cette mise en scène n’a rien de mensonger ni de superficiel : elle est constitutive de toute vie sociale. Nous ne portons pas un masque sur un « vrai moi » qui serait ailleurs ; nous sommes, en partie, ces rôles que nous jouons.
Application aux réseaux sociaux
On comprend aisément pourquoi cette théorie s’est imposée dans l’étude des réseaux sociaux. Ces plateformes sont, littéralement, des dispositifs de présentation de soi. Le profil, la photo, la biographie, la sélection de ce que l’on publie : tout y est mise en scène, mais une mise en scène outillée, persistante et adressée à une audience potentiellement vaste.
Lorsque le champ se constitue à la fin des années 2000, c’est d’ailleurs ce vocabulaire qui est mobilisé. boyd et Ellison (2007) définissent les réseaux sociaux numériques précisément comme des espaces où les individus rendent visible leur profil et leurs connexions. Zizi Papacharissi (2011) propose alors la notion de moi en réseau (networked self), qui actualise Goffman : sur ces plateformes, la présentation de soi devient publique, archivée et négociée en permanence. Les outils numériques modifient toutefois les règles du jeu goffmanien. Là où la scène et les coulisses étaient nettement séparées dans l’interaction en face à face, les réseaux sociaux les font s’effondrer l’une sur l’autre : un même contenu s’adresse simultanément à nos amis, nos collègues et notre famille, un phénomène que la recherche a nommé effondrement des contextes.
Quelques exemples
Concrètement, la théorie éclaire une multitude de conduites banales. Choisir sa photo de profil, c’est sélectionner le front stage que l’on souhaite offrir. Supprimer une story ratée, c’est renvoyer une performance en coulisses. Adapter le ton d’une publication selon qu’on la poste sur LinkedIn ou sur un compte privé, c’est gérer des audiences distinctes. Toma, Hancock et Ellison (2008) en donnent une illustration éloquente à propos des profils de rencontre en ligne : les utilisateurs y ajustent la présentation d’eux-mêmes dans une tension constante entre le désir de séduire et la crainte d’être démasqués lors de la rencontre réelle. La figure de la micro-célébrité analysée par Alice Marwick (2013) pousse cette logique à son terme : présenter son quotidien devient un travail continu de visibilité, où le soi se gère comme une marque.
Que prédit cette théorie ?
Une bonne théorie ne fait pas que décrire ; elle anticipe. La présentation de soi conduit à plusieurs prédictions testables. Elle prévoit d’abord que les individus tendront à afficher une version sélective et valorisante d’eux-mêmes, en accentuant les traits socialement désirables. Elle prévoit ensuite que le comportement variera selon l’audience perçue : un même utilisateur ne se présentera pas de la même façon selon qu’il s’estime observé par ses pairs, ses parents ou des inconnus. Elle prévoit enfin que les signaux de validation reçus (les réactions, les commentaires) agiront comme des retours sur la performance, susceptibles de renforcer ou de corriger les présentations ultérieures.
Que disent les résultats empiriques ?
Ces prédictions ont globalement reçu un appui empirique, avec des nuances. La tendance à l’idéalisation de soi est largement documentée : Toma, Hancock et Ellison (2008) montrent que les écarts entre le soi affiché et le soi réel existent, mais qu’ils restent contenus, précisément parce que les utilisateurs anticipent une confrontation ultérieure à la réalité. La sensibilité à l’audience est également corroborée par les travaux sur le capital social, où Ellison, Steinfield et Lampe (2007) établissent que les usages de Facebook s’inscrivent dans une gestion active des liens. Enfin, la dimension individuelle vient nuancer le tableau : Huang et Liu (2020) mettent en évidence, sur Weibo, des liens entre le narcissisme, la valence de la présentation de soi et les gratifications recherchées, ce qui suggère que tous les utilisateurs ne jouent pas le même jeu avec la même intensité. La présentation de soi n’est donc pas un mécanisme uniforme mais une disposition modulée par la personnalité et le contexte.
Quelles implications ?
Que retenir de ce premier détour théorique ? D’abord, que nos comportements en ligne ne relèvent ni de la vanité ni de la superficialité, mais d’un travail social fondamental que Goffman avait identifié bien avant les écrans. Ensuite, que les plateformes ne créent pas la présentation de soi : elles l’intensifient, la rendent permanente et l’exposent à des audiences élargies. Cette intensification n’est pas sans conséquence. Lorsque le besoin de validation qui sous-tend toute présentation de soi rencontre des architectures conçues pour maximiser l’engagement, il peut basculer vers des usages problématiques, une piste qu’explore la recherche sur l’addiction aux réseaux sociaux (Andreassen, 2015). C’est précisément ce basculement, du jeu social ordinaire à la captation de l’attention, que les prochains billets de cette série chercheront à éclairer.
Bibliographie
Andreassen, C. S. (2015). Online social network site addiction: A comprehensive review. Current Addiction Reports, 2(2), 175-184.
boyd, d. m., & Ellison, N. B. (2007). Social network sites: Definition, history, and scholarship. Journal of Computer-Mediated Communication, 13(1), 210-230.
Ellison, N. B., Steinfield, C., & Lampe, C. (2007). The benefits of Facebook « friends »: Social capital and college students’ use of online social network sites. Journal of Computer-Mediated Communication, 12(4), 1143-1168.
Goffman, E. (1959). The presentation of self in everyday life. Doubleday.
Goffman, E. (1967). Interaction ritual: Essays on face-to-face behavior. Pantheon Books.
Huang, L. V., & Liu, S. (2020). Presenting an ideal self on Weibo: The effects of narcissism and self-presentation valence on uses and gratifications. Frontiers in Psychology, 11, Article 1310.
Marwick, A. E. (2013). Status update: Celebrity, publicity, and branding in the social media age. Yale University Press.
Papacharissi, Z. (Ed.). (2011). A networked self: Identity, community, and culture on social network sites. Routledge.
Toma, C. L., Hancock, J. T., & Ellison, N. B. (2008). Separating fact from fiction: An examination of deceptive self-presentation in online dating profiles. Personality and Social Psychology Bulletin, 34(8), 1023-1036.