Les écrans ne sont pas la cause d’une “épidémie” de troubles du développement chez les enfants.

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Les écrans ne sont pas la cause d’une “épidémie” de troubles du développement chez les enfants.
Yann Leroux
21 janvier 2019

(Merci à Guillaume Gillet pour sa relecture)

Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde daté du 16 Janvier 2019, le CoSE ou Collectif de surexposition aux écrans s’inquiète de l’exposition des enfants aux écrans. Le paysage dessiné par le CoSE est très éloigné des données rapportées par la recherche depuis maintenant plusieurs décennies.

Dans sa tribune publiée dans  le journal Le Monde, CoSE fait état d’une “épidémie des troubles mentaux” chez les écoliers. Le collectif s’appuie sur des chiffres donnés par la DEPP (la Direction de l’évaluation, de la Prospective et de la Performance) pour affirmer une “hausse de 24% des troubles intellectuels et cognitifs, de 54% pour les troubles psychiques et de 94% pour les troubles de la parole et du langage” (CoSE, 2019) Dans le même temps, note le CoSE, les troubles physiques sont “constants”. Notons au passage que “constant” dans le vocabulaire du CoSE correspond à une hausse de 2,5% pour les troubles visuels, de 3% pour les troubles auditifs et 0,8% pour les troubles moteurs.

A quoi est dûe cette hausse ? le CoSE affirme que c’est n’est pas là l’effet de la loi de 2005 sur l’inclusion scolaire des enfants souffrant de handicap mais de la surexposition aux écrans. Il affirme qu’aucune étude à ce jour ne montre un effet bénéfique de l’exposition aux écrans sur le développement, alors même que des études citées par le collectif disent le contraire (Anderson et Subrahmanyam, 2017; Anderson et al., 2017).

La langage, le sommeil, le comportement des enfants, le contrôle que les enfants ont sur leurs émotions est affecté négativement par les écrans. Pour les adolescents, le CoSE rapporte des effets négatifs sur le sommeil, le trouble de l’attention, l’hyperactivité, un retentissement sur les activités physiques, le poids, la vision, l’humeur, des comportements hyspersexsualisés.

  • Une lecture partielle de la recherche

Or, le CoSE fait un compte-rendu très partiel des études sur lequel il s’appuie. En effet,  Lorsque Zimmerman et ses collègues examinent les associations entre le développement du langage et la télévision, ils montrent que pour chaque heure devant la télévision, les enfants ont 16.99 points de moins sur une échelle de développement. Cependant, ils montrent aussi que pour les enfants plus âgés aucune relation n’est trouvée entre la télévision et les scores à la Communicative Development Inventory c’est-à-dire de l’échelle de mesure du développement du langage et du développement  (Zimmerman et al., 2007).

Anderson et Subrahmanyam  (2017) rapportent des effets négatifs et positifs des écrans sur le développement des enfants. Les états négatifs concernent les enfants de moins  de deux ans tandis que des effets positifs et négatifs sont trouvés chez les plus grands. L’impact cognitif de la télévision sur les enfants de moins de deux ans et demi dépend du temps passé devant la télévision, du programme et du contexte social. Autrement dit, non seulement le fait de passer régulièrement 15 minutes ou une heure a des effets différents, mais il faut aussi prendre en compte les programmes. Les programmes pour enfants sont liés à des éléments positifs pour le développement comparativement aux adultes. Et encore ! Certains programmes pour enfant sont meilleurs que d’autres. Il a par exemple été montré que les Télétubbies n’étaient associés à aucun élément positif pour le développement, et même parfois à des régressions, tandis que Dora l’exploratrice ou Sesame Street étaient liés à un meilleur développement du vocabulaire. L’étude d’Anderson et Subrahmanyam apporte un autre élément important : au delà du contenu, le contexte social est important. Un enfant qui regarde la télévision avec un adulte qui guide son attention, souligne les émotions et partage un bon moment avec lui a plus de chance de faire de cette expérience quelque chose d’utile qu’un enfant qui regarde seul le même programme. La raison en est simple : les enfants apprennent en s’appuyant sur des interactions avec des personnes qui donnent forme et sens à ce qu’ils vivent

Cet élément permet de comprendre le résultat d’une autre étude citée par le CoSE. Lorsque Ma et Birken  notent que les enfants qui utilisent le plus souvent un appareil portable (smartphone ou tablette) sont aussi ceux qui ont un retard de parole, il est bien possible qu’ils mesurent l’effet de l’absence d’interaction langagière de ces enfants avec un adulte (Ma et Birken, 2017).

L’étude de Anderson et Subrahmanyam  précédemment citée va également dans ce sens. En effet, Ils soulignent le fait que lorsque des éléments négatifs sont présents, c’est parce que le temps passé avec les écrans est pris sur une autre activité utile sur le plan du développement. Il est tout à fait possible qu’une activité régulière chez un jeune enfant comme regarder des vidéo sur YouTube avec une tablette sans la présence d’un adulte le prive des interactions langagières dont il a besoin.

Duch et ses collègues montrent que les enfants qui regardent la télévision plus de 2 heures par jour sont plus susceptibles d’avoir des scores faibles à des échelles qui mesurent la communication (Dutch et al., 2013). Mais les chercheurs notent aussi que cette relation est vraie pour enfants qui regardent des contenus spécifiques pour les enfants mais qu’on ne la trouve pas lorsque les enfants regardent des programmes pour les adultes. Ils rapportent que les éléments qui sont le plus couramment corrélés avec un temps d’écran important est l’âge de l’enfant, le fait d’appartenir à une minorité, la détresse maternelle, les habitudes maternelles vis à vis de la télévision, l’IMC de l’enfant.

Ces éléments sont très important parce qu’ils permettent de comprendre que c’est moins l’écran qui compte que le contexte du visionnage et l’environnement de l’enfant. Grandir dans un environnement non stimulant cognitivement, aux côtés d’une mère qui soigne sa dépression en regardant la télévision est sans aucun doute un frein au développement des compétences de langage.

Radetsky et ses collègues ont exploré un autre versant du problème en montrant que ce sont les enfants les plus difficiles qui utilisent le plus les appareils mobiles. Ce ne sont donc pas les smartphones et les portables qui causent des troubles du développement. Ce sont les enfants qui sont dans des difficultés de développement qui ont souvent un appareil portable dans leurs mains parce que les parents ont noté que cela les calmait (Radesky et al., 2016) Il reste à pouvoir déterminer si cet effet positif à court terme est confirmé à long terme.

Le CoSE rapporte également des études sur la relation entre les écrans et le sommeil. Le collectif cite l’étude de Hal et ses collègues qui montrent dans leur revue de la littérature que le temps passé avec les écrans est corrélé avec des problèmes de sommeil chez les écoliers et les collégiens. De leur côté, Carter et ses collègues trouvent qu le temps d’écran est associé à de la somnolence pendant la journée ainsi qu’une dégradation quantitative et qualitative du sommeil. Ces éléments sont confirmés par Yland et al. (2015) qui trouvent que chaque heure passée avec un écran réduit la nuit de sommeil de 11 minutes à partir de deux heures d’écran par jour. Beyens et ses collègues ont aussi aussi étudié les relations entre le temps passé avec des  écrans et le sommeil. Les auteurs notent que ce temps est associé avec un endormissement et un réveil plus tardif mais ils ne trouvent pas de relation avec le temps de sommeil (Beyens et al. 2018). Pour toutes ces études, le temps passé avec les écrans sont conséquents puisque l’on est à plus de deux heures par jour.

Le visionnage de la télévision à l’âge de trois ans est lié à des problèmes attentionnels à 5 ans, mais cela n’est vrai que pour les programmes non-éducatifs (Zimmerman et al., 2007). Les mêmes auteurs ont montré que pour les enfants qui regardent en moyenne la télévision 3,3 heures par jour, réussissent moins bien à 5 ans à des tests de reconnaissance de lettre, de compréhension de lecture, des épreuves qui testent la mémoire de travail. Cependant, les différences sont minimes. Par exemple à l’épreuve de mémoire des chiffres, les enfants ont en moyenne 0,10 points de moins que ceux qui regardent peu la télévision (Zimmerman et Christakis, 2005).

Pour les adolescents, Ra et ses collègues trouvent une relation “modeste” entre le trouble de l’attention et le fait d’avoir beaucoup utilisé les média numériques deux ans plus tôt (Ra et al., 2018). Par ailleurs, les auteurs notent qu’ils ne se sont pas donnés les moyens de faire véritablement un diagnostic de Trouble de l’attention avec déficit de l’attention. Ils ont donc corrélé un usage important des écrans avec quelque chose qui ressemble à un TDAH mais qui peut être autre chose.

  • Les études ne font PAS un lien causal direct écran – trouble du développement

Que nous disent les études citées par le CoSE ? Tout d’abord que l’on trouve une relation négative entre le temps passé devant l’écran et le développement des tout petits mais que cette relation se complexifie au-delà 2 ans. Ensuite, les études montrent qu’il y a une relation entre les écrans et différentes variables (temps de sommeil, résultats à des tests, IMC etc.) mais du fait du design des études, il n’est pas possible de faire une relation de cause à effet entre les variables. Par exemple, il n’est pas possible de faire une relation de cause à effet entre le temps de sommeil ou l’hyperactivité et le temps d’écran (Ha et al, Przybylski, 2018; Ra et al., 2018). Le CoSE reste malheureusement silencieux sur cette question ce qui laisse faussement penser qu’il y a une relation causale entre le temps passé avec les écran et des problèmes de développement.

Ensuite, les études nous parlent de temps d’exposition importants. Sur ce point, le sens commun et les faits établis par la recherche convergent. Passer plus de deux heures devant un téléviseur à six mois est problématique parce que ce temps remplace l’exploration sensori-motrice monde et les interactions avec les adultes dont les enfants ont besoin pour se construire..

L’erreur du CoSE est d’affirmer que les médias agissent directement et uniformément sur tous les enfants. Cette idée n’est pas nouvelle. Elle plonge ses racines philosophiques dans l’école de Francfort qui pensait que la photographie ne pouvait pas avoir un statut d’art parce qu’elle était une reproduction automatique du réel contrairement à la peinture. Elle prend une forme scientifique avec les Payne Funds Studies qui dans les années 1920-1930 montrent le lien entre le cinéma et des problèmes de développement et de comportement des enfants. Ces études ont été largement critiquées du fait de leurs biais méthodologiques. On leur reproche aussi d’utiliser un modèle dit de la seringue. Le modèle de la seringue fait l’hypothèse d’une relation directe entre le média et le comportement. Les chercheurs préfèrent aujourd’hui des modèles dans lequel les usages des personnes et les contextes d’utilisation ainsi que les enjeux relationnels sont pris en compte.

Y a-t-il une épidémie des troubles liés aux écrans ? En tout cas rien dans les éléments apportés par le CoSE ne le laisse paraître. L’augmentation des élèves présentant des troubles du développement est clairement un effet de la loi de 2005 sur l’intégration scolaire. Quant aux études apportées comme preuve, leur lecture très partiale laisse penser que le CoSE est plus intéressé par maintenir la panique morale autour des écrans qu’à rapporter honnêtement les résultats de la recherche dans ce domaine.

Si le CoSE veut véritablement protéger les enfants et leurs familles, il est nécessaire que les dangers soit correctement identifiés. D’évidence, les études cités par le CoSE pointent dans une autre direction que celle des écrans dont l’influence est toujours modeste et jamais uniformément négative.

BIBLIOGRAPHIE

CoSE  (15 Janvier 2019,). Cose publie une tribune dans “Le Monde “. Retrouvé à partir de http://www.surexpositionecrans.org/alerte-sur-une-epidemie-de-troubles-cognitifs-de-troubles-du-psychisme-et-de-troubles-du-langage/

Anderson, D. R., & Subrahmanyam, K. (2017). Digital screen media and cognitive development. Pediatrics, 140(Supplement 2), S57-S61.

Beyens, I., & Nathanson, A. I. (2018). Electronic media use and sleep among preschoolers: evidence for time-shifted and less consolidated sleep. Health communication, 1-8.

Duch, H., Fisher, E. M., Ensari, I., Font, M., Harrington, A., Taromino, C., … & Rodriguez, C. (2013). Association of screen time use and language development in Hispanic toddlers: a cross-sectional and longitudinal study. Clinical pediatrics, 52(9), 857-865.

Ma, J., & Birken, C. (2017). Handheld screen time linked with speech delays in young children. San Francisco: Pediatric Academic Societies Meeting.

Ra, C. K., Cho, J., Stone, M. D., De La Cerda, J., Goldenson, N. I., Moroney, E., … & Leventhal, A. M. (2018). Association of digital media use with subsequent symptoms of attention-deficit/hyperactivity disorder among adolescents. JAMA, 320(3), 255-263.

Radesky, J. S., Peacock-Chambers, E., Zuckerman, B., & Silverstein, M. (2016). Use of mobile technology to calm upset children: associations with social-emotional development. JAMA pediatrics, 170(4), 397-399.

Przybylski, A. K. (2018). Digital Screen Time and Pediatric Sleep: Evidence from a Preregistered Cohort Study. The Journal of Pediatrics.

Yland, J., Guan, S., Emanuele, E., & Hale, L. (2015). Interactive vs passive screen time and nighttime sleep duration among school-aged children. Sleep health, 1(3), 191-196.

Zimmerman, F. J., Christakis, D. A., & Meltzoff, A. N. (2007). Associations between media viewing and language development in children under age 2 years. The Journal of pediatrics, 151(4), 364-368.

Zimmerman, F. J., & Christakis, D. A. (2005). Children’s television viewing and cognitive outcomes: a longitudinal analysis of national data. Archives of Pediatrics & Adolescent Medicine, 159(7), 619-625.

1 Commentaire

  1. jerome lichtle

    Merci pour ce travail.

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