
Jouer à un jeu vidéo implique le plus souvent de créer ou de sélectionner un avatar, un choix qui peut révéler des aspects de l’identité de l’utilisateur. Selon les psychothérapeutes, les décisions prises lors de la création d’un avatar reflètent des dimensions profondes du soi. Les premières recherches ont souvent mis l’accent sur l’idéalisation de l’image de soi à travers ces représentations numériques. Cependant, au-delà de cette vision simplifiée, des recherches plus récentes s’intéressent aux stratégies variées que les individus adoptent pour façonner leur représentation numérique en fonction du contexte social.
Menée auprès de 20 participants âgés de 20 à 40 ans à l’Université de Genève, cette étude s’appuie sur une méthode de verbalisation à haute voix durant la création d’un avatar via Yahoo! Avatars. Deux scénarios ont été proposés aux participants : 1) Un rendez-vous romantique, où ils devaient concevoir un avatar pour une première rencontre; 2) Un cadeau pour l’anniversaire de leur mère, où ils devaient créer un avatar pour annoncer une surprise (des vacances en Grèce). Enfin, 202 extraits de verbalisations ont été transcrits et analysés afin d’identifier les différentes stratégies d’auto-représentation adoptées par les participants.
Vasalou et ses collègues ont identifié trois grandes stratégies d’auto-représentation dans la construction des avatars : la représetnation fidèle, l’expérimentation ludique et la communication sociale
Certains participants ont cherché à représenter fidèlement leur apparence physique, en tenant compte de leur visage, de leurs cheveux et de la couleur de leur peau. Les valeurs et préférences personnelles influencent également leurs choix : par exemple, des vêtements reflétant leur personnalité, des accessoires liés à leurs hobbies ou encore des symboles culturels, comme la sélection d’un décor suisse pour exprimer leur attachement national. D’autres participants ont idéalisé leur avatar en améliorant leur apparence, en se donnant une peau plus bronzée ou des cheveux plus denses, créant ainsi une version plus attrayante d’eux-mêmes.
Pour certains participants, l’avatar est un terrain de jeu. Ils ont utilisé l’avata pour expérimenter des styles qu’ils n’adopteraient pas dans la réalité. L’ambiguïté des avatars leur permet de mélanger le réel et le fictif, comme une femme en tenue de cow-boy choisissant Paris comme décor. D’autres ont créé des narrations visuelles en utilisant leur avatar pour exprimer une histoire ou un moment de vie. Par exemple, choisir un décor de hockey peut symboliser une passion pour ce sport.
Enfin, dans le cadre du scénario du cadeau, la plupart des participants ont modifié l’apparence de leur avatar pour incarner le message qu’ils souhaitaient transmettre. Par exemple, en portant un maillot de bain et des lunettes de soleil pour illustrer des vacances. Certains ont ajouté des éléments pour provoquer une réaction émotionnelle chez le destinataire, comme une coupe de cheveux amusante destinée à faire rire leur mère. L’avatar devient ainsi un véritable outil de communication, remplaçant les mots pour exprimer une émotion ou transmettre une information.
Ainsi, Les avatars dans les médias sociaux ne sont pas qu’un simple reflet de soi, mais un outil de communication et d’exploration identitaire. Ils permettent aux utilisateurs de se représenter, d’expérimenter et de transmettre des messages d’une manière visuelle et interactive.
L’étude de Vasalou et al. (2008) a été réalisée avec des adultes (20-40 ans), ce qui signifie que l’applicabilité des résultats aux enfants doit être considérée avec précaution. Cependant, certains éléments suggèrent que des enfants pourraient adopter des stratégies similaires, bien que modulées par leur développement cognitif et social.Tout d’abord, les enfants utilisent également des avatars : Dans des jeux comme Roblox, Minecraft ou Animal Crossing, les enfants personnalisent leurs avatars, ce qui montre qu’ils se soucient aussi de leur identité numérique. Ensuite, l’étude met en avant la dimension ludique des avatars, ce qui est particulièrement pertinent pour les enfants, qui aiment expérimenter et jouer avec leur apparence virtuelle. Enfin, chez les enfants, les avatars pourraient également servir de moyen d’expression, notamment pour ceux qui ont des difficultés à verbaliser leurs émotions (ex. enfants timides ou neuroatypiques).
Il faut cependant prendre en compte les différentes potentielles. Contrairement aux adultes, les jeunes enfants (moins de 10 ans) sont moins préoccupés par leur apparence et la perception des autres. L’effet de précision de l’auto-représentation observé chez les adultes pourrait donc être moins marqué. Les enfants sont souvent influencés par les personnages de dessins animés, de jeux vidéo ou de films. Leur utilisation des avatars pourrait donc être davantage dictée par ces références culturelles plutôt que par une représentation fidèle de soi. Eifnin, l’utilisation des avatars comme outil de communication pourrait être plus limitée chez les plus jeunes, qui n’ont pas encore développé des compétences avancées en symbolisme et en communication non verbale.
Les conclusions de l’étude menée par Vasalou et ses collègues sont en partie applicables aux enfants, notamment en ce qui concerne l’aspect ludique et expérimental des avatars. Toutefois, d’autres recherches ont approfondi cette dimension, apportant un éclairage complémentaire sur la manière dont les enfants utilisent les avatars pour explorer leur identité et exprimer leur créativité.
L’étude de Koles et Nagy (2016) a exploré l’impact des avatars sur les adolescents, mettant en évidence leur rôle dans l’expérimentation des différentes facettes de l’identité. Grâce aux avatars, les adolescents disposent d’un espace sécurisé pour gérer les anxiétés liées à la vie réelle et explorer des aspects de leur personnalité qu’ils n’oseraient pas exprimer hors du jeu. De leur côté, Nowak et Fox (2018) ont montré que les avatars permettent aux utilisateurs d’adopter différentes identités numériques, influençant ainsi leur comportement et la perception que les autres ont d’eux. Leur étude souligne que cette capacité à incarner des identités alternatives est particulièrement significative dans les jeux de rôle et les mondes virtuels.
Les résultats de ces recherches confirment que les avatars constituent un outil d’exploration identitaire pour les enfants et les adolescents en leur permettant d’expérimenter et d’affirmer différentes dimensions de leur personnalité.
Au-delà de l’exploration identitaire, les avatars jouent également un rôle essentiel dans la découverte des interactions sociales dès le plus jeune âge. D’autres études se sont intéressées à la manière dont les enfants utilisent les avatars pour explorer des rôles sociaux. Par exemple, Kinnula et ses collègues (2024) ont montré que les environnements numériques offrent aux jeunes enfants de 5 à 6 ans la possibilité d’expérimenter divers rôles sociaux à travers un jumeau numérique. De leur côté, Zarei et ses collègues (2020) ont mis en évidence que la personnalisation des avatars favorise l’expression de soi et l’expérimentation de différentes identités. Plus précisément, leur étude révèle que les enfants font preuve d’une plus grande créativité lorsqu’ils utilisent un avatar leur ressemblant pour raconter des histoires.
L’ensemble de ces recherches montrent que les jeux de rôle et les environnements virtuels offrent aux enfants un cadre sécurisé pour expérimenter différentes identités et comportements. Que ce soit via des avatars dans les jeux vidéo ou des simulations éducatives, ces espaces permettent aux enfants de tester des aspects de leur personnalité et de développer des compétences sociales qu’ils peuvent transférer dans la réalité. Ainsi, qu’il s’agisse des adolescents qui explorent leur identité ou des jeunes enfants qui testent des rôles sociaux, les avatars apparaissent comme un outil clé de développement personnel et d’expression créative
Les avatars ne sont pas de simples représentations numériques : ils constituent un véritable espace d’exploration identitaire, à la croisée du jeu, de l’expression de soi et de la communication. Qu’il s’agisse des travaux menés par les psychothérapeutes ou des recherches académiques sur les environnements virtuels, un constat commun émerge : les individus utilisent les avatars pour tester différentes facettes de leur identité, ajuster leur image en fonction du contexte social et exprimer des émotions qu’ils n’oseraient peut-être pas verbaliser directement.
Ainsi, que ce soit dans une approche clinique ou scientifique, les spécialistes s’accordent sur le fait que les avatars jouent un rôle clé dans la construction du soi, tant chez les adultes que chez les enfants et les adolescents. Ces espaces numériques offrent une liberté d’expérimentation qui peut aider les individus à mieux se comprendre et à interagir avec les autres, renforçant l’idée que le virtuel et le réel sont étroitement liés dans le développement personnel.