La publication d’un numéro spécial consacré au numérique dans la revue Frontiers in Psychiatry est un événement notable. Elle témoigne d’une volonté de structurer un champ encore en construction, traversé par des débats théoriques vifs et des enjeux cliniques croissants. À ce titre, une telle initiative mérite d’être saluée. Elle offre aux praticiens un panorama synthétique des recherches actuelles et contribue à donner une légitimité académique à des questions longtemps reléguées au rang de préoccupations secondaires.Cependant, une lecture attentive de l’ensemble du numéro invite à formuler plusieurs observations critiques. Non pour en contester la valeur, mais pour en souligner les angles morts — ceux qui, précisément, limitent l’utilité clinique d’un tel travail et révèlent certains biais structurels du champ.
Ce que le numéro apporte : des avancées réelles
Plusieurs contributions du numéro méritent d’être soulignées positivement. La reconnaissance d’un continuum addictif pour les comportements numériques excessifs, la mise en évidence du rôle central de l’anxiété, de la dépression et du FoMO comme variables médiatrices, ainsi que l’attention portée à la multidimensionnalité des usages (psychologique, sociale, technologique) constituent des apports solides. De même, la notion d’ambivalence du numérique , ni uniquement bénéfique ni uniquement nocif , est bienvenue. Elle ouvre la voie à une lecture plus nuancée que celle, encore trop répandue, d’un technodéterminisme négatif. L’accent mis sur l’importance du contexte — profil individuel, normes culturelles, type d’usage — s’inscrit dans une perspective écologique qui enrichit la clinique.Ces orientations témoignent d’un champ qui mûrit. Elles fournissent au clinicien des repères conceptuels utiles pour penser les usages numériques problématiques dans leur complexité.
Le biais pathologisant
Là où le bât blesse, c’est dans la structure même du numéro. L’addiction en constitue le fil directeur, explicite ou implicite, dans environ deux tiers des articles. Les autres thématiques gravitent autour de cette perspective, le plus souvent dans une logique de risque, de dysfonctionnement ou de vulnérabilité.
Cette orientation témoigne d’une approche majoritairement pathologisante du numérique, dans laquelle les technologies sont envisagées avant tout comme des facteurs de risque ou des amplificateurs de vulnérabilités psychologiques. Cette tendance fait écho aux débats scientifiques autour de la médicalisation de certains usages numériques, notamment dans le champ du gaming disorder, où plusieurs auteurs ont appelé à la prudence face à une conceptualisation parfois trop rapide en termes de trouble ou d’addiction (Aarseth et al., 2017). À l’inverse, les dimensions positives des usages numériques — telles que le bien-être, la créativité, les apprentissages ou encore les compétences numériques — restent largement sous-explorées dans ce corpus.
Ce biais n’est pas propre à ce numéro spécial. Il reflète un état du champ : la psychologie du numérique est encore, pour l’essentiel, une psychologie des troubles du numérique. Ce qui est compréhensible historiquement car les demandes cliniques ont d’abord été formulées en termes de problème, cela mais qui finit par constituer une limite épistémologique réelle. En effet, lorsque l’on ne dispose que de modèles du pathologique, on risque de pathologiser ce qui ne l’est pas. Le clinicien exposé à ce seul prisme peut se retrouver à lire tout usage intensif ou passionné du numérique à travers la grille de l’addiction, là où une lecture développementale ou identitaire serait plus juste et plus utile.
Ce qui manque au clinicien : les modèles du fonctionnement sain
Ce que ce numéro ne donne pas — et dont le praticien aurait pourtant besoin — c’est une psychologie du fonctionnement numérique ordinaire. Comment les sujets régulent-ils leurs usages de manière adaptée ? Quelles ressources psychologiques et sociales mobilisent-ils pour articuler vie numérique et vie hors écran ? Qu’est-ce qu’un usage sain du numérique, non pas au sens normatif, mais au sens fonctionnel ?
Ces questions sont à peine effleurées. La notion de « digital well-being » — pourtant bien ancrée dans la littérature internationale, notamment depuis les travaux de Przybylski et Weinstein (2017) sur la courbe en U et les effets des temps d’écran est quasi absente. Les stratégies d’autorégulation efficace ne sont traitées, lorsqu’elles le sont, que sous l’angle de leur déficit. De même, les approches développementales positives manquent cruellement. L’adolescence, par exemple, est abordée presque exclusivement comme une période de vulnérabilité face aux risques numériques. Or elle est aussi une période d’exploration identitaire, de construction sociale, d’élaboration de compétences, dans laquelle le numérique joue un rôle structurant qui déborde largement la question de l’addiction. Cette lacune est d’autant plus dommageable que les cliniciens qui travaillent avec des adolescents ou de jeunes adultes ont précisément besoin de repères pour distinguer un usage fonctionnel d’un usage problématique
Vers une clinique du numérique plus écologique
Ces observations ne visent pas à disqualifier le travail accompli dans ce numéro spécial. Elles pointent vers ce que le champ devrait, selon nous, intégrer pour devenir pleinement utile au praticien. Une psychologie du numérique cliniquement pertinente aurait besoin
- de modèles du fonctionnement numérique ordinaire et des conditions de son maintien ;
- d’outils pour penser les usages différenciés selon les profils développementaux, culturels et sociaux
- de cadres théoriques intégrant les dimensions systémiques (famille, école, plateforme) dans la compréhension des usages ;
Des travaux comme ceux de Kardefelt-Winther (2017) sur les usages compensatoires ou de Billieux et al. (2015) sur la nécessité de critères fonctionnels stricts avant tout diagnostic d’addiction comportementale montrent qu’une telle orientation est possible. Elle reste encore minoritaire dans le champ francophone.
Conclusion
Ce numéro spécial constitue une contribution sérieuse à un champ en structuration. Il synthétise utilement les recherches actuelles sur les usages numCiterériques problématiques et offre aux cliniciens des repères conceptuels solides pour penser l’addiction au numérique dans sa complexité. Mais il révèle aussi, en creux, les limites d’un champ encore largement organisé autour du paradigme pathologique : peu de modèles du fonctionnement sain, quasi-silence sur les déterminants technologiques et structurels, sous-représentation des approches positives et développementales. La psychologie du numérique ne sera cliniquement pleinement utile que lorsqu’elle sera capable de rendre compte non seulement de ce qui dysfonctionne, mais aussi de ce qui fonctionne — et des conditions qui font basculer d’un registre à l’autre. Ce chantier reste, pour l’essentiel, devant nous.
Références
Aarseth, E., Bean, A. M., Boonen, H., et al. (2017). Scholars’ open debate paper on the World Health Organization ICD-11 Gaming Disorder proposal. Journal of Behavioral Addictions, 6(3), 267–270.
Billieux, J., Schimmenti, A., Khazaal, Y., Maurage, P., & Heeren, A. (2015). Are we overpathologizing everyday life? A tenable blueprint for behavioral addiction research. Journal of Behavioral Addictions, 4(3), 119–123.
Kardefelt-Winther, D. (2017). Conceptualizing internet use disorders: Addiction or coping process? Psychiatry and Clinical Neurosciences, 71(7), 459–466.
Przybylski, A. K., & Weinstein, N. (2017). A large-scale test of the Goldilocks hypothesis: quantifying the relations between digital-screen use and the mental well-being of adolescents.. Psychological Science, 28(2), 204–215.