Les députés français ont voté une loi limitant l’usage des téléphones portables par les écoliers et les collégiens à partir de la rentrée 2025. La France rejoindra ainsi de nombreux pays, parmi lesquels la Grèce, l’Espagne, la Norvège, le Canada, la Malaisie, le Rwanda, le Turkménistan et les Pays-Bas, qui ont déjà pris des dispositions similaires.

Ces interdictions reposent sur l’idée que les smartphones sont responsables de problèmes tels que la baisse de l’attention, la perte de la motivation à apprendre et le mal-être des jeunes. Éloigner les enfants et les adolescents de leurs écrans améliorerait ainsi leur santé mentale. Pourtant, cette équation séduisante — moins de téléphone = plus de bien-être — n’est pas confirmée par les études empiriques.

Dans une vaste étude intitulée SMART Schools, Goodyear et al. (2025) ne trouvent aucune amélioration significative de la santé mentale ou des performances scolaires dans les établissements ayant mis en place des politiques de restriction numérique. Leur conclusion est claire : ce ne sont pas les interdictions qui font la différence, mais la qualité de l’accompagnement éducatif.

De même, Böttger et Zierer (2024), dans une méta-analyse portant sur plus de 150 000 élèves, montrent que l’effet des interdictions est faible. Plus exactement, ils ont mesuré l’effet des interdictions de smartphones sur la performance académique et le bien-être social. L’analyse des résultats montre que les élèves sans smartphone ont en moyenne moins d’un demi-point d’écart comparativement au groupe des élèves avec smartphone. Un résultat similaire est observé sur les échelles mesurant le bien-être. Certes, on observe de légères améliorations du climat scolaire, mais rien qui justifie l’ampleur et la rigidité des politiques mises en place dans plusieurs pays européens.

Il faut également souligner que ces politiques sont rarement universellement bénéfiques. Rahali, Kidron et Livingstone (2024) montrent que les interdictions peuvent pénaliser certains élèves, notamment ceux issus de milieux populaires ou éloignés du numérique éducatif. Cette étude rappelle, pour ceux qui voudraient l’oublier, que le smartphone est aussi un outil d’accès au savoir, de socialisation ou d’expression. Le supprimer sans alternative, c’est renforcer les inégalités plutôt que les corriger.

Abrahamsson (2024), qui a étudié les effets de l’interdiction des smartphones dans les collèges norvégiens, note que les résultats dépendent fortement du contexte local, de la manière dont la mesure est mise en œuvre et des ressources mobilisées pour soutenir les élèves. Sans accompagnement pédagogique, sans dialogue avec les jeunes, l’interdiction peut même produire des effets inverses : contournement des règles, tensions avec les adultes et renforcement du caractère désirable des écrans.

Les résultats de toutes ces études pointent dans la même direction : l’interdiction du smartphone peut donner l’illusion d’agir, mais elle ne résout pas les véritables causes du mal-être adolescent, et peut, dans certains cas, l’aggraver en privant les adolescents qui en ont besoin d’un point d’appui.

Si l’on veut vraiment améliorer la santé mentale des jeunes, il faut voir un peu plus loin que le chronomètre, qui donne une mesure simple, mais trompeuse et scientifiquement fragile, pour comprendre la relation entre les technologies numériques et la santé mentale (Mansfield et al., 2025). Plusieurs études soulignent cette complexité. Une revue systématique menée par Keles, McCrae et Grealish (2020) montre que l’usage passif des réseaux sociaux — comme le défilement sans interaction ou la comparaison sociale — est plus fortement associé aux symptômes de dépression et d’anxiété que le simple temps d’écran. Cette forme d’usage numérique tend à renforcer les sentiments d’infériorité, d’isolement et d’insatisfaction de soi, surtout à un âge où l’estime personnelle est en construction. De manière complémentaire, Shannon et al. (2022) soulignent, dans une revue et méta-analyse, que certains motifs d’usage tels que la recherche de validation sociale ou la régulation émotionnelle constituent de puissants prédicteurs d’un usage problématique. Ainsi, ce n’est pas la fréquence ou la durée en soi qui est problématique, mais l’intention avec laquelle les adolescents utilisent ces outils. Ces usages compensatoires peuvent en réalité signaler une détresse psychologique préexistante.

Plutôt que de parler du smartphone en général, il faut s’intéresser aux situations particulières. Voici deux exemples contrastés d’usages de TikTok qui permettent de mieux saisir la complexité du lien entre numérique et santé mentale. Prenez par exemple Lisa, 15 ans, qui se sent isolée socialement. Elle a peu de contacts avec des jeunes qui partagent ses centres d’intérêt artistiques. Sur TikTok, elle suit des dessinateurs et poste ses propres créations. Elle s’essaie au stop-motion et interagit avec des utilisateurs qui se montrent souvent très positifs. Elle gagne en estime de soi, développe sa créativité, et utilise TikTok comme un levier d’expression et de croissance personnelle.  Antoine, lui aussi, passe beaucoup de temps sur TikTok. Il apprécie les vidéos sur la musculation, admire les physiques “parfaits”, et commence à éviter certains repas. Pour Antoine comme pour Lisa, TikTok n’est ni une source automatique de créativité, ni un déclencheur de troubles. L’application ne rend pas créatif, pas plus qu’elle ne provoque une mauvaise estime de soi ou des troubles de l’image corporelle. Elle fonctionne comme un catalyseur qui donne forme et visibilité à des dynamiques déjà présentes. Avec TikTok, Lisa trouve un espace pour exprimer sa créativité, tandis que le malaise d’Antoine s’exprime à travers une focalisation sur les corps idéalisés.

Interdire les smartphones à l’école, c’est agir sur ce qui est visible, mais ignorer tout le reste. Les données issues des recherches sont claires : ce ne sont pas les “écrans” en soi qui sont un problème pour les jeunes. Mettre l’accent sur les “écrans”, c’est prendre les choses à l’envers. Il faut davantage partir des besoins des enfants, de leurs vulnérabilités, de leurs droits pour construire une éducation qui les prépare aux défis d’une société numérique.