Un état des lieux scientifique en 2025
Les smartphones sont désormais omniprésents dans la vie des adolescents : en 2022, 98 % des jeunes de 15 ans dans les pays de l’OCDE possédaient un smartphone connecté (OCDE, 2025). Face à l’inquiétude grandissante autour de leurs effets sur la santé mentale, la réussite scolaire et le bien-être social, la tentation d’en limiter ou d’en interdire l’usage, notamment à l’école, est forte. Mais que dit la recherche ? Faut-il vraiment bannir les smartphones ?
Interdire les smartphones à l’école : un impact limité
Les politiques scolaires restrictives visant à interdire les smartphones sont de plus en plus répandues. Pourtant, leur efficacité reste modérée. Plusieurs études de grande ampleur convergent sur ce point :
- Pas d’effet significatif sur la santé mentale : D’après l’étude SMART Schools menée dans plusieurs pays européens, aucune différence significative de bien-être mental n’a été constatée entre élèves fréquentant des écoles très restrictives et ceux d’établissements plus permissifs (Goodyear et al., 2025 ; Weiss & Bonell, 2025).
- Effet limité sur la réussite scolaire : Les méta-analyses et revues internationales montrent que les interdictions n’améliorent pas ou très peu les performances académiques (d = 0,05, non significatif ; Böttger & Zierer, 2024).
- Climat social légèrement amélioré : On observe un effet modeste mais significatif sur le bien-être social, principalement via une diminution du cyberharcèlement (Böttger & Zierer, 2024 ; Abrahamsson, 2024).
En somme, interdire les smartphones en milieu scolaire réduit certes leur usage pendant la journée, mais ce temps d’écran est généralement reporté en dehors de l’école. Le gain sur le plan du bien-être ou de la réussite scolaire reste très limité.
Des effets différenciés selon les profils
Certaines études révèlent toutefois des bénéfices plus marqués chez des sous-groupes spécifiques, notamment chez les filles et les élèves issus de milieux défavorisés :
- En Norvège, l’interdiction a entraîné une baisse des recours aux soins psychologiques et une diminution du harcèlement, surtout chez les filles, ainsi qu’une amélioration modérée des résultats scolaires pour ce groupe (Abrahamsson, 2024).
- Les politiques strictes profitent davantage aux élèves en difficulté ou issus de milieux sociaux défavorisés, chez qui le risque d’usage problématique est plus élevé (Rahali, Kidron & Livingstone, 2024 ; OCDE, 2025).
Pourquoi l’interdiction n’est pas la solution miracle
Si les usages intensifs des smartphones et des réseaux sociaux sont associés à une diminution du bien-être, à une augmentation de l’anxiété, des troubles du sommeil et des difficultés scolaires, l’interdiction pure et simple n’enraye pas ces phénomènes. Elle peut même s’avérer contre-productive :
- Compensation hors temps scolaire : Les jeunes restreints à l’école utilisent plus intensément leurs smartphones le soir ou le week-end (Goodyear et al., 2025 ; Weiss & Bonell, 2025).
- Risques de privation de compétences : L’OCDE met en garde contre la privation d’occasions d’apprentissage des compétences numériques, essentielles dans nos sociétés (OCDE, 2025).
- Risque de report sur des pratiques moins sûres : Les interdictions des réseaux sociaux peuvent pousser les jeunes vers des plateformes moins régulées, rendant la prévention plus difficile (Health, 2025).
Quelle alternative ? Vers un usage réfléchi et accompagné
Les recherches récentes insistent sur la nécessité de dépasser la logique du “tout ou rien” et de privilégier l’éducation et la co-construction des règles :
- Développer les compétences numériques et psychosociales : Les programmes favorisant la conscience de l’usage, la connexion sociale, l’intentionnalité et la prise de recul (modèle ACIP) permettent d’adopter des usages plus sains et bénéfiques (Hirshberg, Heyroth & Davidson, 2025).
- Impliquer les jeunes dans l’élaboration des règles : Les adolescents eux-mêmes préfèrent des règles souples, adaptées à l’âge, incluant un accès encadré hors des cours et la possibilité de participer à l’élaboration des politiques (Bar et al., 2025 ; Gath et al., 2024).
- Éducation à la littératie numérique : Apprendre à repérer les risques, à gérer son temps d’écran et à utiliser les technologies en cohérence avec ses valeurs favorise le bien-être (Goodyear, James et al., 2025 ; OCDE, 2025).
Recommandations des institutions internationales
Les organisations internationales, dont l’OCDE et la Lancet Digital Health, recommandent une approche équilibrée :
- Renforcer la protection (plateformes sécurisées, modération des contenus, poursuites des abus)
- Promouvoir l’éducation numérique dès l’enfance
- Impliquer enfants et familles dans la définition des politiques publiques
- Se concentrer sur les usages et non uniquement sur la durée d’exposition (OCDE, 2025 ; Health, 2025).
Conclusion
Interdire purement et simplement les smartphones, notamment à l’école, n’est pas une solution miracle : l’effet sur la santé mentale et la réussite scolaire est modeste, voire inexistant, même si certains groupes vulnérables peuvent en bénéficier davantage. La clé réside dans une régulation adaptée, associant protection, éducation et participation des jeunes à l’élaboration des règles. Les enjeux du numérique sont avant tout éducatifs, sociaux et éthiques : il s’agit moins de bannir que d’accompagner, pour que les smartphones deviennent de véritables outils d’autonomie et de bien-être.
Références
- Abrahamsson, S. (2024). Smartphone bans, student outcomes and mental health.
- Bar, E., Radunz, M., Galanis, C. R., Quinney, B., Wade, T. D., & King, D. L. (2025). Student perspectives on banning mobile phones in South Australian secondary schools: A large-scale qualitative analysis. Computers in Human Behavior, 108603.
- Böttger, T., & Zierer, K. (2024). To ban or not to ban? A rapid review on the impact of smartphone bans in schools on social well-being and academic performance. Education Sciences, 14(8), 906.
- Campbell, M., Edwards, E. J., Pennell, D., Poed, S., Lister, V., Gillett-Swan, J., … & Nguyen, T. A. (2024). Evidence for and against banning mobile phones in schools: A scoping review. Journal of Psychologists and Counsellors in Schools, 34(3), 242-265.
- Gath, M. E., Monk, L., Scott, A., & Gillon, G. T. (2024). Smartphones at school: A mixed-methods analysis of educators’ and students’ perspectives on mobile phone use at school. Education Sciences, 14(4), 351.
- Goodyear, V. A., Randhawa, A., Adab, P., Al-Janabi, H., Fenton, S., Jones, K., … & Pallan, M. (2025). School phone policies and their association with mental wellbeing, phone use, and social media use (SMART Schools): a cross-sectional observational study. The Lancet Regional Health–Europe.
- Goodyear, V. A., James, C., Orben, A., Quennerstedt, M., Schwartz, G., & Pallan, M. (2025). Approaches to children’s smartphone and social media use must go beyond bans. BMJ, 388.
- Health, T. L. D. (2025). Beyond the social media ban. The Lancet Digital Health, 7(4), e232. https://doi.org/10.1016/j.landig.2025.03.003
- Hirshberg, M. J., Heyroth, M., & Davidson, R. J. (2025). Can digital technologies promote adolescent well-being? [Preprint]. PsyArXiv. https://doi.org/10.31234/osf.io/em89c
- OCDE. (2025). Comment va la vie des enfants à l’ère numérique ? (Version abrégée). Éditions OCDE. https://doi.org/10.1787/1401e408-fr
- Rahali, M., Kidron, B., & Livingstone, S. (2024). Smartphone policies in schools: What does the evidence say?
- Weiss, H. A., & Bonell, C. (2025). Smartphone use and mental health: Going beyond school restriction policies. The Lancet Regional Health – Europe, 51. https://doi.org/10.1016/j.lanepe.2025.101237