Il y a quelques années, les recherches insistaient surtout sur les fonctions sociales des réseaux : leur capacité à répondre au besoin d’appartenance et au besoin de présentation de soi. Les utilisateurs s’en servaient pour créer des liens, appartenir à un groupe et construire une certaine image d’eux-mêmes. Aujourd’hui, elles s’intéressent davantage aux usages excessifs ou difficiles à contrôler, ce qui conduit à mobiliser la notion d’addiction. Ce déplacement ne signifie pas nécessairement que les besoins sociaux ont disparu, mais plutôt que l’attention des chercheurs s’est déplacée des motivations et bénéfices sociaux vers les conséquences problématiques d’un usage intensif. Une même pratique peut ainsi être interprétée différemment selon la question posée.

Comment expliquer ce changement de registre ? Comment est-on passé du besoin au trouble ? Pourquoi le regard de la recherche sur les médias sociaux et leurs utilisateurs a-t-il changé ? Dans ce billet, j’explore les différentes vagues de recherche sur les médias sociaux.

Premier temps : l’utilisateur cherche à appartenir

Le socle de la première vague est posé par Baumeister et Leary en 1995, qui conceptualisent le besoin d’appartenance comme une motivation humaine fondamentale, d’un ordre comparable aux besoins de sécurité ou de nourriture. L’idée est simple et puissante : nous sommes faits pour former et maintenir des liens interpersonnels stables, et priver quelqu’un de ces liens a des effets massifs sur son humeur, sa cognition et sa santé. Ce texte est devenu la matrice de presque toute la psychologie sociale des relations, bien avant les réseaux.

Quand Facebook s’impose, ce cadre est naturellement mobilisé pour comprendre pourquoi les gens s’y connectent. Les travaux fondateurs de danah boyd et Nicole Ellison (2007) définissent les réseaux sociaux comme des espaces permettant la création de profils publics, l’entretien de liens sociaux et la visibilité des réseaux relationnels. Dans cette perspective, Facebook, puis Instagram ou Twitter, étaient principalement analysés comme des outils d’intégration sociale.

En 2012, Nadkarni et Hofmann répondent à la question « Why do people use Facebook ? » dans un article éponyme. Leur réponse tient en deux besoins primaires : le besoin d’appartenance et le besoin de présentation de soi. Dans leur modèle, des facteurs démographiques et culturels alimentent le premier, tandis que des traits de personnalité (névrosisme, narcissisme, timidité, estime de soi) alimentent le second. Il est intéressant de noter que, même si au moment de la publication les auteurs étaient respectivement chercheur en psychologie clinique et psychothérapeute, ils n’ont pas utilisé le vocabulaire de la psychopathologie pour décrire les comportements observés.

À côté de l’appartenance et de la présentation de soi, un troisième concept a beaucoup circulé dans ce cadre : le FoMO, la peur de manquer quelque chose, théorisé par Przybylski et ses collègues en 2013. Ils le définissent comme une préoccupation à rester constamment connecté à ce que font les autres, dérivée d’une crainte persistante d’être exclu d’expériences sociales gratifiantes. Le FoMO est intéressant parce qu’il fait déjà le pont : c’est un besoin social (appartenir, ne pas être laissé de côté) qui se manifeste par un comportement de vérification compulsive.

La présentation de soi, enfin, est une notion issue de la sociologie. Dans La mise en scène de la vie quotidienne (1959), Erving Goffman décrit l’interaction sociale comme une scène de théâtre : les individus y jouent un rôle et travaillent en permanence à contrôler les impressions qu’ils donnent aux autres. Il distingue la région antérieure, la scène où se donne la représentation, de la région postérieure, les coulisses où l’on relâche la façade et prépare son rôle. La présentation de soi n’est donc pas un mensonge, mais un travail de cadrage : chacun ajuste la version de lui-même qu’il rend visible en fonction du public et de la situation.

Les réseaux n’ont fait que fournir une scène supplémentaire, mais une scène aux propriétés inédites. Le profil devient une façade durable, éditable et consultable en différé, là où la représentation goffmanienne était fugace et située. Le public s’y trouve démultiplié et souvent invisible, ce qui brouille la frontière entre scène et coulisses : un même contenu s’adresse en même temps aux amis, aux collègues et à la famille, dont les attentes divergent. Le travail de mise en scène du profil (choix des photos, formulation des statuts, gestion de ce que l’on montre et de ce que l’on tait) prolonge ainsi la dramaturgie ordinaire décrite par Goffman, tout en la soumettant à des contraintes que la vie hors ligne ne connaissait pas.

Deuxième temps : l’importation du modèle addictif

La seconde vague s’appuie sur un tout autre socle théorique : le components model of addiction de Griffiths, publié en 2005 dans le Journal of Substance Use. Griffiths y soutient que toutes les addictions, y compris comportementales, partagent six composantes communes : saillance, modification de l’humeur, tolérance, sevrage, conflit et rechute. Ce modèle a été pensé pour les addictions en général (jeu d’argent, sexe, exercice, jeu vidéo, Internet), à partir des symptômes des addictions aux substances. Il est donc, par construction, transposable à n’importe quel comportement excessif. Ici, il n’est plus question de besoin d’interaction sociale ou de présentation de soi. Les personnes se connectent moins pour construire ou maintenir des liens que par une forme de contrainte. Elles développent une préoccupation excessive pour les réseaux, une motivation forte à s’y connecter, et y consacrent un temps et un effort tels qu’ils altèrent les autres activités, les études ou le travail, les relations et la santé psychologique. On est passé du besoin qui pousse vers la plateforme au symptôme qui signale un dysfonctionnement.

C’est ce modèle qu’Andreassen et ses collègues (2016) mobilisent pour étudier l’usage addictif des réseaux sociaux et des jeux vidéo. Sur un échantillon de plus de 23 000 adultes, ils mettent en relation cet usage avec les symptômes de quatre troubles psychiatriques : TDAH, trouble obsessionnel compulsif, anxiété et dépression. Toutes les corrélations sont positives et significatives. Ici, les réseaux ne sont plus étudiés comme un espace de sociabilité, mais comme un comportement dont on mesure la sévérité et dont on cherche les corrélats cliniques. En transposant aux médias sociaux une grille conçue pour les addictions, elle fait de la connexion un symptôme à quantifier plutot qu’une conduite sociale

Pourquoi ce basculement, et à ce moment-là ? Trois hypothèses

D’abord, l’objet lui-même a changé. Les plateformes des années 2010, centrées sur un réseau de pairs connus, se prêtaient à une lecture en termes de liens sociaux. Celles qui ont pris le dessus ensuite (fils algorithmiques, défilement infini, lecture automatique, notifications, formats courts) sont conçues autour de mécaniques de rétention empruntées à l’économie de l’attention, parfois explicitement au design addictif. L’objet ayant muté, il devient plausible de le lire avec les outils de l’addiction.

Ensuite, les disciplines dominantes ont changé. La première vague venait de la psychologie sociale et des sciences de la communication. La montée de la psychiatrie, des neurosciences et de la santé publique a importé leur vocabulaire, leurs modèles (circuits de la récompense), leurs instruments et leurs financements.

Enfin, un contexte moral. Les révélations sur les pratiques des plateformes à partir de 2018, les inquiétudes sur la santé mentale des adolescents, ont créé une demande sociale pour un discours qui pointe la nocivité et la responsabilité des concepteurs. L’addiction fournit exactement ce récit : elle déplace la focale du besoin de l’utilisateur vers la captation organisée par la plateforme.

Conclusion

En important le vocabulaire de l’addiction, la recherche a gagné en visibilité mais elle a aussi rabattu des conduites très diverses sur une seule grille de lecture. Or les corrélations mesurées, aussi robustes soient-elles (et dans ce champ d’étude, elles sont majoritairement faibles), ne disent rien de la nature du lien. Un usage excessif, passionnel ou même addictif ne signifie pas que la plateforme est la cause de ces comportements. Il est possible que des personnes ayant un faible contrôle des impulsions, ou déprimées, ou ayant un fort besoin de valorisation de soi, se tournent vers les réseaux précisément parce que ceux-ci offrent une réponse immédiate à ces fragilités. La causalité, alors, s’inverse : ce n’est pas la plateforme qui produit le trouble, c’est le trouble préexistant qui oriente vers la plateforme et en colore l’usage. Entre ces deux lectures, une simple corrélation  ne permet pas de trancher.

Le problème est loin d’être théorique. Qualifier d’addictif un comportement qui relève souvent de l’engagement, de l’habitude ou de la régulation émotionnelle ordinaire, c’est le pathologiser à bon compte, et simplifier une conduite qui est le résultat des caractéristiques d’une personne, de la situation dans laquelle cette personne se trouve et du design de la plateforme considérée. C’est aussi se priver des questions que la première vague savait poser : de quoi cet usage est-il le besoin ? à quoi sert-il pour celui qui s’y adonne ? La notion d’addiction est séduisante dans sa simplicité, mais nos motivations ne sont jamais simples. Il nous reste à trouver un modèle qui aide à penser ce qui se joue dans les usages ordinaires sans nécessairement les pathologiser

Bibliographie

Andreassen, C. S., Billieux, J., Griffiths, M. D., Kuss, D. J., Demetrovics, Z., Mazzoni, E., & Pallesen, S. (2016). The relationship between addictive use of social media and video games and symptoms of psychiatric disorders: A large-scale cross-sectional study. Psychology of addictive behaviors30(2), 252.

Baumeister, R. F., & Leary, M. R. (1995). The need to belong: desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychological bulletin117(3), 497.

Boyd, D. M., & Ellison, N. B. (2007). Social network sites: Definition, history, and scholarship. Journal of computer?mediated Communication13(1), 210-230.

 Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1 : La présentation de soi (A. Accardo, trad.). Éditions de Minuit.

Griffiths, M. (2005). A ‘components’ model of addiction within a biopsychosocial framework. Journal of Substance use10(4), 191-197.

Nadkarni, A., & Hofmann, S. G. (2012). Why do people use Facebook?. Personality and individual differences52(3), 243-249.

Przybylski, A. K., Murayama, K., DeHaan, C. R., & Gladwell, V. (2013). Motivational, emotional, and behavioral correlates of fear of missing out. Computers in human behavior29(4), 1841-1848.